Aux visiteurs curieux, quelques repères qui vous    aideront peut-être à mieux découvrir mes textes.

   Je suis née un vingt et un février, de l'année soixante-quatre, à Strasbourg.

Onze mois après ma soeur. Mes parents s'en sont arrêtés là.

     Mon père était pilote, dans la "reconnaissance". (Fins limiers dit-on de l'armée de l'air, ce sont eux que l'on envoie, aux commandes de leurs avions de chasse bardés de caméra, pour préparer les missions de combat). Un métier qui faisait rêver tous ceux qu'il ne concernait pas de trop près. Pour les autres, c'était une source d'inquiétude permanente. Chaque année portait son lot de décès. De jeunes pilotes pris en pleine ascension. Des problèmes de réacteurs, de trains d'atterrissage ou d'instruments de bord qui soudain ne répondaient plus. Ma mère était enseignante. A mi-temps.

Je grandis sans trop de difficultés hormis un sacré problème. J'avais, avait-on dit, un coeur "percé". Une affaire de cloison ventriculaire mal soudée (oreillette, droite ou gauche ? l'Histoire familiale ne l'a pas retenu). Bref j'étais "cardiaque", de quoi faire de moi une source d'angoisse intarissable.

Il fallut attendre mes dix ans pour que de décisifs examens apportent la nouvelle que personne sauf moi sans doute n'osait espérer : le trou n'existait plus. J'étais normale !

Façon de dire cependant car si côté électrocardiogramme tout allait bien, pour le reste la chose était plus douteuse. J'avais une sensibilité à fleur de peau. Un rien m'émouvait si profondément que l'on peut dire sans trop exagérer que j'ai toujours été une enfant "différente". Gentiment différente. Le genre de petite fille si tranquille que l'on se demande ce que tout cela peut cacher...

De fait, j'étais une enfant sensible et affectueuse qui ne savait que sourire. Ou presque. Ce calme était parfois traversé de colères si orageuses que l'on se demandait comment cela était possible. Tant d'écart de tempérament.

 

Ma famille était chaleureuse, ma mère pleine d'abnégation. Nous étions chrétiens par tradition, par sensibilité aussi : quand la détresse venait frapper à notre porte, celle-ci lui était toujours grande ouverte.

Vers sept ans je fis ma première communion. Je ne me souviens guère que de la jolie montre que m'offrit ma grand-mère. Un peu plus tard ce fut la confirmation et là je me souviens d'un peu plus. La présence tout en blanc de ma marraine de confirmation. Jeune veuve d'un pilote ami de mon père à laquelle on avait songé pour la détourner sans doute un peu du chagrin de cette mort prématurée. Un peu plus tard encore je fis ma seconde communion. De paire avec ma soeur. Nous partions pour Paris et ma mère tenait à ce qu'en quittant l'Alsace nous ayons achevé ce qu'elle croyait constituer une éducation religieuse accomplie. Chez nous, religion rimait davantage avec devoir qu'avec plaisir. En la matière la raison l'emportait sur toute passion. Quant à mon père, si j'en parle si peu c'est qu'il était le plus souvent dans les airs !

De cette communion, je ne me souviens guère. L'hortensia blanche que ma marraine m'avait offerte... Quelques détails sans grande importance. Des choses de la foi et de ce qu'elles pouvaient signifier pour moi, je ne me souviens pas.

Un épisode cependant a marqué mon enfance. Ma vie sans doute aussi.

Un jour à l'école, peut-être avais-je huit ans, l'on nous passa une cassette sur la vie de saint Vincent de Paul. Je me souviens peu du contenu précis de la chose, davantage de ce qu'il suscita en moi. Une véritable explosion d'amour. Un désir extraordinaire de suivre cet homme à la trace, de me donner aux plus pauvres à commencer par Jésus.

Je me souviens de cette incroyable bouffée d'enthousiasme qui me saisit puis rien et enfin du soir qui suivit.

Couchée dans le noir je parlais à Jésus. Je voulais tout lui donner, faire tout ce qu'il voulait, aimer les pauvres, les malheureux, les orphelins mais ce que je ne pouvais pas c'était tout quitter. Maman ne s'en remettrait pas alors je lui dis : "mon Jésus que j'aime surtout s'il te plaît ne m'appelle pas." Je me bouchai les oreilles...

 

En grandissant l'appel avait dû laisser sa trace dans mon coeur. Quand vers les dix ans je passai quelques jours à l'hôpital pour ce fameux examen qui allait décider de mon sort, une jeune femme en blouse blanche s'approcha de mon lit. S'assit à un coin et me traita avec tant de douceur, d'intelligence, de respect que ma vocation était toute trouvée : je serais médecin. Ainsi pourrais-je porter, moi aussi, un peu d'amour dans l'univers si froid de la maladie.

 

Quand je l'annonçai à la maison, ma mère s'en inquiéta un peu. N'était-ce pas un peu trop long, trop fatigant pour moi qu'elle ne pouvait voir que fragile, enfant bébé qu'il fallait ménager ? Les autres trouvèrent pourtant que cela m'allait bien et ainsi je traversais le reste de ma scolarité sans plus de soucis d'orientation. Je l'avais dit une fois pour toute, je serais médecin...

 

C'est en Terminale que tout a basculé. J'étais devenue parisienne, élève au lycée Carnot. Le nec plus ultra de la prépa HEC que ce grand lycée parisien. Mes professeurs, qui portaient tous la double casquette du lycée et de la classe préparatoire, se montrèrent si motivés par l'acquisition d'un tel élément, que tout le monde en fut convaincu : il me fallait tenter la prépa. Si cela ne me convenait pas je pourrais toujours m'orienter vers la fac de médecine. Le raisonnement valant dans un sens mais pas dans l'autre, je m'y ralliais...

 

Au bout d'un an, j'intégrai HEC. Avec tant de facilité que cela dissipait toute tentation de remise en question. Mes professeurs avaient eu bien raison, j'étais taillée pour cela.

Quand en octobre 1982, pourtant, je fis mon entrée sur le campus, je compris instantanément : je venais d'atterrir dans un cul de sac.

Après l'année de préparation, si équilibrée, si nourrissante, si stimulante, tout cela respirait un profond ennui. Le savoir-faire du dirigeant des années 80 semblait si prosaïque, pour moi qui ne savais le rattacher à aucun rêve.

Bien sûr ceux qui avaient toujours rêvé de reprendre l'entreprise familiale, de faire des affaires, une carrière dans la banque ou de je ne sais quel avenir managérial trouvaient de quoi se mettre sous la dent, s'investissaient dans mille associations. Le Jump HEC, la junior entreprise, le club de ci ou de ça, il y en avait pour tout le monde sauf pour ceux, dont j'étais, que tout cela n'avait jamais fait rêver. Pour lesquels l'entreprise et tout l'univers du profit n'évoquaient rien. Fils et filles de profs, d'instituteurs, de militaires comme moi, de chercheurs qui pouvaient s'inscrire au ciné club, au club tennis, voile ou aviron pour conjurer l'ennui mais que tout cela pourtant ne rassasiait pas. Il ne me restait plus qu'à compter les jours jusqu'au diplôme avec la mauvaise conscience de l'enfant gâté qui crache dans une soupe qu'il ne parvient à aimer, par incapacité à en savourer les saveurs auxquelles rien ne l'a jamais préparé.

 

Deux choses me tenaient la tête hors de l'eau. Des cours de dactylo d'une part qui me semblaient une précieuse base pour un je-ne-sais-quoi que j'anticipais. Il n'était pas encore pour moi question d'écrire mais jouer ainsi dans le noir avec les lettres et les mots, étrangement m'assurait un peu de bonheur. D'autre part, désireuse de me lancer dans l'apprentissage d'une troisième langue, je m'étais inscrite aux cours de japonais, précieuse ouverture sur un univers plus large que celui dans lequel j'étouffais.

 

Au bout d'un an, l'école décida d'investir sur ce qu'elle appela son commando Japon. Nous étions la première génération d'HEC à apprendre le japonais, dix en tout et pour tout. En guise du traditionnel stage ouvrier nous partîmes passer le mois de juillet 83 à Tokyo pour y approfondir notre connaissance de la langue, découvrir un peu le pays.

Ce fut pour moi la confrontation avec un nouveau monde, si radicalement différent de celui que j'avais jusque là fréquenté. Une immense bouffée d'oxygène.

 

En fin de deuxième année, été 84, bien décidée à remettre cela malgré des démarches de groupe qui s'étaient soldées par l'acceptation des candidatures masculines et le refus sans appel du sexe faible, je fis ma valise et repartis pour Tokyo.

Tant de détermination porta ses fruits : je passai l'été dans une agence de publicité américaine.

Je m'y fis une amie. Une jeune japonaise envoyée par Coca-Cola pour quelques semaines de stage.

Un jour, elle me demanda si je croyais à la réincarnation. Aussitôt je vis mon grand-père (le seul défunt de la famille qui me touchait d'un peu près) transformé en chat, j'éclatai de rire.

Mon rire me revint en boomerang. Ma bêtise me saisit avec tant de force que ma vie en fut transformée.

 

J'avais réalisé que moi qui ne savais même pas en quoi je croyais, j'avais blessé cette fille. Ma confusion fit office d'aiguillon. Je me lançai à la questionner.

En guise de réponse elle me confia le livre qu'une amie venait de lui envoyer "Out on a Limb", le premier d'une longue série où l'actrice américaine Shirley MacLaine déroulait sa quête spirituelle.

Ce livre m'ouvrit tout un univers. Celui de la quête. De l'interrogation métaphysique. Il libéra en moi une énergie assoupie qui n'attendait que cela.

 

A vingt et un an, je sortis d'HEC. Peu motivée pour les affaires mais gonflée à bloc du désir de comprendre le pourquoi le comment de ce monde qui me semblait tourner à l'envers.

 

"Out on a Limb" m'avait ouverte à la quête et je passai ma dernière année d'études à dévorer tout ce que la bibliothèque pouvait contenir sur le sujet. Je lus tout, sauf ce qui concernait la chrétienté.

Qu'il y eût un Dieu ne présentait pas de question pour moi, qu'il fût tel que je le voyais reflété par la piété catholique, je refusais de le concevoir.

Si Dieu existait, il ne pouvait être que bon, généreux, miséricordieux. L'univers étriqué du bien et du mal noir et blanc de l'Eglise dont je portais la religion me semblait devoir être exclu d'emblée.

Qu'il y eût eu quelque chose j'étais prête à le concéder. L'art chrétien me semblait en porter l'évidence mais je me disais qu'au fil des siècles, la coquille s'était vidée.

 

Je lus toutes sortes de choses. Tout le rayon de parapsychologie, d'hindouisme, de bouddhisme, sans trouver mes réponses...

La métempsycose me semblait une hypothèse séduisante que rien ne me permettait de chasser. Je spéculais sur le devenir de toutes ces âmes. J'aboutissais toujours à un point où seul le mystère me répondait. La raison ne pouvait rien m'assurer de certain, hormis l'existence d'un principe supérieur qui ne faisait pas de doute.

 

Arrivée au rayon Inde je tombai sur des ouvrages sur Mère Teresa. Je les dévorai et sentis s'embraser en moi un désir impétueux de don, de générosité. Un désir que je ne savais trop comment traiter.

Aller aider les soeurs quelque temps ?

Je fonctionnais sur le mode du tout ou rien et le rien emporta la première manche... Je ne voyais pas ce que j'avais à apporter à ces pauvres, quant à entrer dans la congrégation cela n'avait pas de sens puisque je n'étais catholique que par naissance. Pour moi, le nom de Jésus ne voulait plus rien dire, je tentais du moins de m'en persuader.

Je décidai néanmoins de découvrir cette Inde qui faisait vibrer mes deux maîtres à penser Mère Teresa et Shirley MacLaine.

 

Diplôme en poche je partis pour l'Asie.

Je voulais voir... Voir pour croire mais croire quoi ? Je n'en avais pas idée...

 

1985/1986 fut une année cadencée par les voyages.

L'Inde, le Népal, la Thaïlande.... Une quête initiatique qui ne déboucha sur aucune certitude sinon qu'il me faudrait continuer à chercher. Restait ma vie à prendre en main. Ce diplôme à faire fructifier, malgré toutes mes résistances et l'aversion somme toute bien ambiguë que j'éprouvais face à l'univers des affaires. Je décidai alors de partir pour le Japon.

 

Ce pays que je n'avais fait qu'entre apercevoir semblait porter le meilleur comme le pire, je voulais m'y attaquer.

En novembre 86, je rentrai dans un grand groupe japonais où je passai deux années. A découvrir le revers du masque.

"Le clou qui dépasse appelle le marteau" dit un vieil adage nippon... "L'aigle intelligent, cache ses griffes." Le Japon en se révélant me devenait odieux.

 

En septembre 88, je posai ma démission.

L'émerveillement avait cédé la place au dégoût et cela n'avait pas de sens : j'avais soif d'autre chose. De quoi ? Je n'en savais toujours rien. Je pris le chemin du retour décidée à faire une croix sur ce pays que j'aimais autant que je le détestais.

 

Par quelques rebondissements des circonstances pourtant au printemps 89, je repartis pour Tokyo. Une alléchante proposition d'une société japonaise qui rachetait un grand maroquinier français. Le tout tombé à l'eau aux dernier moment. Tout ce qu'il en restait, après un printemps franco-japonais très "haute couture", c'était un aller retour classe affaire payé par mon ex-futur-employeur qui m'avait laissé tomber si cavalièrement que j'étais partie décidée à le lui faire savoir.

 

Débarquant à Tokyo dans cet état d'âme justicier, j'eus la grande surprise de me sentir chez moi. J'oubliai tout ressentiment et me décidai à remettre la donne. Cette fois-ci, pourtant j'étais bien résolue à éviter à tout prix toute structure japonaise. Je voulais une expérience qui fût à la fois professionnellement structurante et humainement vivable. Il me semblait que je n'avais pas vraiment joué la carte de mon diplôme, que la situation que j'avais vécue ne pouvait pas me permettre d'en conclure que ce monde des affaires n'était pas pour moi. J'avais donné à mes études une double coloration marketing et internationale, je voulais en avoir le coeur net, prendre le taureau par les cornes, rentrer dans ce moule pour lequel tout m'avait préparé et ensuite enfin, décider peut-être. Je visai L'Oréal.

 

Période stratégique pour sa filiale japonaise. De développement, d'ambitions.... En juin 89, je fus embauchée pour y monter une structure d'études de marché.

 

Deux ans plus tard ayant rempli ma mission, je donnai ma démission. J'avais l'impression d'y perdre mon âme. En août 91, je pris le transsibérien. Rentrai en France.

Le monde des affaires, nippon ou pas nippon, m'apparaissait comme le lieu de toutes les compromissions. Un lieu de guerres sans fin où l'humain était broyé. Un monde si résolument idolâtre que le quitter était pour moi affaire vitale.

Comme une vieille rengaine, me revenait le regret de la vocation médicale que j'avais laissé tomber. Mère Teresa en toile de fond. Je sentais qu'elle, avait donné à sa vie un sens que je ne trouvais pas. Partir pour Calcutta ? Tout laisser tomber de ce monde pour embrasser le sien ? L'idée me tourmentait mais je n'avais pas avancé d'un pouce sur le sujet. Je n'étais pas plus catholique que quelques années auparavant. Quant à ma capacité d'aimer...

Je décidai de m'inscrire en faculté de médecine.

 

J'y passai quelques mois, le temps de mettre à l'épreuve de la réalité cet appel. Il n'en restait rien. En février 92, j'arrêtai l'expérience. De Toulouse où je m'étais installée je décidai de remonter à Paris. Le marché de l'emploi m'y semblait plus prometteur.

 

La guerre du Koweït avait semé dans les esprits sa sinistrose. Quand je me mis à la recherche d'un emploi la stupéfaction fut la réponse dominante. Quelle folie m'avait poussée à abandonner un groupe comme celui de l'Oréal ? A ne pas en vouloir ? Pour mes interlocuteurs la chose était difficilement compréhensible. Les propositions étaient rares, les essais jamais transformés. Au fil des entretiens mon peu d'intérêt pour la cause économique finissait toujours par percer.

 

Epoque douloureuse, lente, interminable alors que mes économies elles, s'amenuisaient... Ma quête rampante se faisait toute petite au profit d'une urgence matérielle.... Pourtant c'est là que jaillit la réponse à ces années de tâtonnements, alors que je ne l'attendais plus.

Ce fut un détail qui changea résolument ma vie. Une messe d'enterrement à laquelle ma soeur me rejoignit.

 

En décembre 1993, en effet, peu avant Noël, la mère du garçon avec lequel je vivais venait de nous quitter. Quand au moment de la communion je vis ma soeur s'avancer vers l'autel, ce fut comme un électrochoc.

Elle, si résolument matérialiste, si désintéressée de tout questionnement métaphysique, orgueilleuse comme pas deux, osant ce pas : je n'en croyais pas mes yeux.

Ce n'était certainement pas pour mieux observer l'assistance. Elle n'y connaissait personne... Quelque chose s'était passé dans sa vie de si fort que cela nous l'avait changée.

 

Quelques jours plus tard je m'enquis des coordonnées du lieu où elle m'avait dit être allée faire une retraite. Un très bel endroit où je devrais aller m'avait elle dit. Je sus que la vie m'y donnait rendez-vous.

 

J'appelai. On accepta mon inscription pour la prochaine retraite. La Vierge Marie.

 

Nous étions en février 94, dans quelques jours je changerais de décennie.

 

Quand j'arrivai dans ce lieu de silence, la beauté du paysage me saisit. Un univers de neige et de hautes cimes qui vous rapproche du ciel et puis, tant de douceur.

Chaque jour plusieurs conférences entrecoupées d'une messe quotidienne. En moi un grand remue-ménage intérieur. Le sentiment que c'était à la fois un lieu de rendez-vous pour un quelque chose de lumineux dont je présentais l'avènement et mille voix intérieures qui semaient leur bruyante zizanie. "T'as vue la tête qu'elle a celle-là !" "Et puis celle-là alors on dirait qu'elle vient d'enterrer père et mère.". "Y a pas à dire mais ces catho c'est pas la joie." Etc. Etc. Sur tous les modes, sans relâche. Quand le Père animateur nous proposa de prendre dans un petit panier une parole biblique, je tombai sur saint Jean "aimez vous les uns les autres", je savais de quoi il voulait parler ! Un regard pareil ne me mènerait pas loin, je gagnai un peu en recueillement.

Au troisième jour on nous proposa de jeûner. Mercredi des cendres. Une tradition de l'Eglise que je n'eus pas de mal à faire mienne. J'avais remarqué que toutes les traditions avaient leur ascèse et que toutes faisaient bonne place au jeûne. Régulièrement je m'y mettais.

Je passai donc la journée au pain et à l'eau.

Le soir pourtant je fus prise de grands vertiges. Une nuit à vomir. Pour quelqu'un qui n'avait rien avalé de la journée, la chose m'interpellait.

Quand au petit matin de cette mauvaise nuit je demandai à un membre de la communauté une pomme. Oui, "une pomme pour ma crise de foie!", je crus voir une étincelle dans son regard. Pour le coup je venais de comprendre. J'avais une crise, une belle crise de foi !

En rentrant dans la chapelle, le vertige avait cessé, je savais que ma réponse était là. Ce Dieu que je cherchais habitait cette coquille que j'avais crue vide.

Une image me revenait. Une vieille religieuse du Sacré Coeur de Tokyo avec laquelle j'avais entretenu une correspondance lors de ma troisième année d'HEC m'avait dit. "Vous savez, c'est une grande montagne. Dieu est en haut. Il y a des grands chemins qui montent, ce sont les grandes religions. Il y a aussi des courageux qui partent tout seul. Il y a un chemin où Dieu lui-même vient nous prendre par la main. Comme je suis très paresseuse c'est celui que j'ai choisi."

L'image m'avait plu. Sans en comprendre tout le sens, j'en ressentais toute la beauté. Ce jeudi, je la compris enfin. Il y avait un chemin où Dieu lui-même venait vous prendre par la main et c'est celui que je voulais suivre. Ce fut mon premier acte de foi, libre, résolu.

 

Quand je rentrai de ma retraite, un message m'attendait. Deux ans de recherche d'emploi qui aboutissaient enfin. Un cabinet de recrutement souhaitait me rencontrer.

Un mois après j'avais remis le pied à l'étrier des affaires. Je rejoignais une structure en création. Conseil en stratégie dans le domaine du changement. Mon futur patron portait un regard sur l'entreprise que je partageais. Je m'y ralliais sans hésitations...

 

Je passai ce qui restait de l'année 94 à découvrir le métier de consultant en stratégie. Un métier qui semblait m'aller comme un gant. Une bonne dose de relationnel, un défi permanent pour la réflexion, une activité stimulante. Pourtant .

Mon patron s'avérait en chute libre (une vie personnelle très tourmentée dont le déséquilibre rejaillissait sur la sphère professionnelle, n'en fit qu'une bouchée).

Au milieu de cette marée noire je repartis faire une retraite. A mon retour quelque chose avait changé. Six mois après, la scission était consommée : chacun avait choisi son camp.

Pour moi c'était celui de la lumière. Cela ne faisait plus de doute. Les mystères des ténèbres avaient cessé d'opérer leur charme sur mon imaginaire.

 

En juillet 95, je quittai le cabinet "pour divergences stratégiques", prête à poursuivre dans le conseil.

C'était l'été et j'avais le temps, me semblait-il, avant de m'y remettre. Je retournai faire une retraite.

"Saint Luc et la miséricorde de Dieu", de quoi me dépolluer un peu pensais-je. Je venais de passer des mois la tête dans l'obscurité.

 

En fait de travail, je ne m'y suis pas remise.

Mon Dieu m'appelait à le suivre, dans la confiance de chaque jour "regardez les oiseaux du ciel..." Ce temps était avant tout celui de la conversion intérieure. "Si Yahvé ne bâtit la maison, en vain peinent les bâtisseurs."

 

Suivit donc une année où je mis les bouchées doubles... Découverte de la prière, de l'Ecriture, des données de foi, de l'Eglise, de ses saints. Saint Ignace et son discernement des esprits.

En août 96, face à une soif de Dieu qui allait croissante (plus j'en découvrais, plus j'avais soif), je m'inscrivis, chez les Jésuite de Clamart, pour trente jours d'exercices spirituels. Trente jours à l'école de saint Ignace.

 

En janvier 97, ayant distribué tous mes biens, des tonnes de fringues, des meubles, de la vaisselle, tout un univers japonais en porcelaine ou en bois, je partis rejoindre les soeurs de Mère Teresa.

 

Pour la raison c'était une aberration, pour mon coeur un appel auquel je ne pouvais résister sans me trahir. Un appel au don de soi. Radical. Total. "Va, vends ce que tu possèdes et suis moi", l'appel était clair. Mère Teresa le point de passage qui s'imposait.

 

J'y rentrai comme aspirante, à Londres. Six mois d'initiation à la vie religieuse. Une vie rythmée par le son de la cloche, les prières, les cours de catéchisme et d'anglais. L'anglais était la langue unique dans la congrégation. Dès les premiers jours nous avions été sommées de ne parler que cela. La plupart des aspirantes passèrent ces premiers mois à se taire et pouffer de rire avant d'éclater en larmes quand les choses se faisaient trop dures.

L'après-midi était un temps d'apostolat. Les soeurs qui avaient déjà prononcé leurs voeux portaient le sari blanc au liseré bleu alors que nous portions de longues jupes bleues et des chemisiers blancs jamais repassés. C'était des soeurs professes, nos aînées, chargées de nous initier aux mystères de cette vie nouvelle. L'après-midi donc, nous les accompagnions sur leur lieu de "travail". Le réfectoire où nous servions une soixantaine de repas, le foyer d'accueil qui recevait une vingtaine de femmes malmenées par la vie, les visites dans les familles où nous portions provisions et bonne parole. La misère nous ouvrait grand ses portes avec ses mille visages déformés par l'alcool, le manque d'hygiène, les tourments.

Le mardi soir, à tour de rôle nous partions pour une tournée de nuit. En mini-bus. Quelques bénévoles nous rejoignaient et nous distribuions boissons chaudes, sandwiches, couvertures à ce monde de la rue qui ces soirs-là attendait les "sisters" comme le messie.

 

En juin, commença une deuxième phase : je devins postulante. Six de mes soeurs partirent pour Rome, deux pour la Pologne. J'étais du lot.

A Varsovie nous rejoignîmes une communauté de douze postulantes d'Europe de l'Est. Notre maîtresse (chaque étape de la formation a sa maîtresse. A Londres nous avions eu une maîtresse des aspirantes, ici c'était une maîtresse des postulantes), notre maîtresse donc était indienne. Une petite quarantaine, près de vingt ans chez les missionnaires de la charité dont la moitié dans la communauté de Mère Teresa. Quand en octobre tomba la nouvelle : "Mother" (Mère Teresa pour ses filles spirituelles) venait de retrouver Jésus (c'est comme ça qu'on nous l'annonça) une chose nouvelle arriva. Cette maîtresse se mit à partager avec nous mille anecdotes de cette vie vécue dans l'intimité de Mother que sa grande discrétion avait jusque là tenues secrètes. Cette femme, cette maîtresse était l'humilité même. Un modèle de don de soi, d'effacement, de capacité à se remettre en question. Par elle je m'approchais un peu de celle qui m'avait tant fait rêver. J'eus l'impression de la connaître enfin.

Je passais donc un an, postulante (je portais désormais un sari blanc) à découvrir d'un peu plus près encore cette vie de service gratuit aux plus pauvres des plus pauvres. Ce qu'elle signifiait, spirituellement et matériellement. Une vie de labeur, de sacrifice, d'identification au Christ crucifié. D'héroïsme.

Au bout de quelques mois, il me sembla que ce Dieu qui m'avait conduite jusque là voulait me faire changer de berge. M'emmener vers des eaux plus profondes. J'en parlai à ma maîtresse que la chose désola. "Priez bien me dit-elle et moi aussi je prierai". Quand vint la fin de l'année, je demandai un transfert dans la branche contemplative, on me l'accorda. Je partis pour Rome.

 

A Rome je passai six mois comme postulante à l'issue des quels je fus encouragée à entrer au noviciat.

Le 12 décembre 1998, en la fête de Notre Dame de Guadalupe, je fus reçue comme novice.

Une année de grande retraite spirituelle commençait dont le but était de pénétrer plus avant dans les mystères de cette vocation et de ses quatre voeux. (Les missionnaires de la charité font un quatrième voeu de service gratuit aux plus pauvres des pauvres qui donne aux trois autres, pauvreté-chasteté-obéissance une couleur particulière dans l'Eglise). Plus le temps passait plus mon engagement semblait incertain. Je sentais en moi une révolte qui ne cessait de gronder. Tout ce silence. Cette vie de crucifiées. Cette façon si radicale de vivre la pauvreté, l'obéissance aussi. Mes talents qui dormaient. Ce besoin de communiquer qui ne trouvait de lieu pour s'écouler. Je secouais le ciel mais tout restait silencieux. Les soeurs ne savaient qu'en penser, peut-être était-ce là une tentation ? Je m'en remis au discernement de mon directeur spirituel.

Au terme de cette année la lumière enfin s'est imposée. "Dieu a sans doute d'autres projets pour vous" m'a dit mon directeur spirituel.

Pour moi c'était le soulagement. Dieu avait d'autres projets. Ce n'est pas à cette vie qu'Il m'appelait à jamais.

Je lui avais tout remis. Mes dons, ma famille, mes amis et Lui me les rendait. Je me faisais l'effet d'Abraham et de son petit Isaac. Quel bonheur en redescendant dans la plaine !

 

Le 9 décembre 1999, je pris le train du retour. Dans la joie. En phase avec le grand Jubilé qui s'ouvrait. Une belle année de retrouvailles, d'écoute, d'enfouissement.

Passer toujours passer, c'était le leitmotiv du vieux Père Jésuite qui m'avait lancée dans cette vie de l'Esprit. La seule chose qui restait quand tout vacillait.

 

"Mes pensées ne sont pas vos pensées, et mes chemins ne sont pas vos chemins." Les voies du Seigneur sont mystérieuses nous rappelle le prophète Isaïe. Tellement moins linéaires que celles des hommes.

La suite de cette histoire reste à écrire dans l'engagement de chaque jour. Un engagement qui pour moi prend sa source dans l'appel du Christ. Appel à être toujours plus "missionnaire de la Charité", sur les pas de saint Vincent de Paul et de Mère Teresa, selon des modalités qu'il appartient à Dieu seul de tracer.

Un missionnaire de la charité dit la constitution écrite par Mère Teresa est "un porteur de l'amour de Dieu". C'est ce que je m'efforce de faire, avec ma plume et mes mots. Répandre un peu de la lumière qui m'habite, voici tout mon propos.

Trois années sont passées depuis mon retour. Petite Pomme a vu le jour, rencontre ses lecteurs, sème ses graines de lumière. Une traduction en langue arabe est en cours. Le mouvement de la lumière lui fait suite, et l'inspiration loin de se tarir confirme l'orientation qui s'est dessinée. Déjà un nouveau roman prend forme. Les Editions Massabielle grandissent et s'agrandissent. Bientôt de nouveaux titres et de nouveaux auteurs aussi… Le Seigneur a assurément plus d'un tour dans son sac.

Qui que vous soyez, j'espère que vous trouverez sur ce site un peu de réconfort, une main tendue sur le chemin, un brin de lumière. L'assurance que vous n'êtes pas seul dans ce combat de l'amour. J'espère qu'il vous donnera aussi le désir de découvrir les Editions Massabielle. Elles se veulent, par leurs publications, source de lumière et d'espérance.